Durant de nombreuses années, en oncologie, l’alimentation et la nutrition ont été considérées comme un sujet secondaire, presque marginal, face aux priorités que constituaient la chirurgie, la radiothérapie et les traitements médicamenteux. Cette vision a profondément changé.
Aujourd’hui, le rôle de l’état nutritionnel est clairement reconnu.
Il influence le pronostic, la tolérance aux traitements et la qualité de vie.
Il peut aussi modifier l’organisation globale du parcours de soins. Et dans cette évolution, le pharmacien d’officine occupe une place de plus en plus visible.
L’officine est en effet l’un des rares lieux de santé où le patient revient régulièrement, parfois entre deux consultations hospitalières, parfois à un moment où les difficultés émergent sans avoir encore été exprimées à l’équipe de cancérologie. Perte d’appétit, amaigrissement, nausées, altération du goût, mucite, constipation, fatigue, recours aux compléments nutritionnels oraux, questions sur un régime “anti-cancer”, sur le jeûne ou sur ce qu’il faut “supprimer” de l’habitude alimentaire: toutes ces situations arrivent au comptoir.
Le pharmacien n’est pas diététicien, mais il est un professionnel de premier recours capable de repérer, d’alerter, d’expliquer, d’encourager et d’orienter. Et ainsi participer activement au suivi nutritionnel du patient C’est précisément ce qui fait de lui un véritable acteur du parcours de soins.
En cancérologie, l’état nutritionnel n’est jamais un détail
Les données disponibles sont sans ambiguïté : la dénutrition est fréquente chez les patients atteints de cancer et elle constitue un facteur aggravant du pronostic. Un patient sur deux atteint d’un cancer perd du poids au cours de la maladie. La prévalence de la dénutrition varie selon les cas, de 30 à 80 %.
Elle altère la qualité de vie, augmente la fatigue, fragilise l’organisme, réduit la tolérance des traitements et peut compromettre leur efficacité. Certaines sources rappellent même que la dénutrition est directement impliquée dans 5 à 25 % des décès selon les contextes cliniques.
Cette réalité est encore plus préoccupante lorsqu’on sait que les difficultés alimentaires ne tiennent pas seulement à la maladie elle-même. Elles résultent aussi des effets secondaires des traitements qui peuvent entraîner un risque de complications liées à une prise en charge nutritionnel insuffisante.
Ces effets sont nombreux : perte d’appétit, nausées, vomissements. On peut aussi avoir de la constipation ou de la diarrhée. Ou encore une sécheresse de la bouche, des aphtes ou des mucites. Des douleurs digestives et des troubles de la déglutition sont possibles.
Le goût et l’odorat peuvent aussi changer. À cela s’ajoutent parfois l’anxiété, la douleur et la fatigue. Des croyances alimentaires inadaptées peuvent aussi pousser certains patients à réduire leurs apports alimentaire.
Autrement dit, en oncologie, bien manger n’est pas un simple confort. C’est une composante du soin.
Le pharmacien voit ce que l’hôpital ne voit pas toujours
L’un des enseignements les plus intéressants des travaux récents est que le suivi nutritionnel ne peut pas reposer uniquement sur les temps hospitaliers.
Les consultations d’oncologie et les séquences d’hospitalisation de jour permettent bien sûr une surveillance, mais l’essentiel de la vie du patient se joue à domicile. C’est là que la perte de poids s’installe.Les repas deviennent pénibles,les textures sont modifiées, les odeurs écœurent, les collations sont sautées et les compléments nutritionnels oraux sont pris de façon irrégulière.
Le congrès européen de cancérologie relayé dans Actualités pharmaceutiques rappelle très concrètement que de nombreux patients se présentent à l’officine avec une ordonnance de compléments nutritionnels oraux sans que leur poids soit toujours mentionné. Or connaître l’évolution pondérale dans le temps est essentiel pour optimiser la prise et la gestion de ces produits. Les intervenants soulignent ainsi que le pharmacien doit conseiller aux malades d’effectuer un contrôle hebdomadaire de leur poids à domicile afin de favoriser sa stabilisation, en complément du suivi nutritionnel réalisé par l’oncologue et la diététicienne.
C’est un point clé : l’officine est un poste d’observation privilégié. Le pharmacien peut détecter une alerte avant qu’elle ne devienne une complication.
Au comptoir, repérer tôt change tout
La littérature fournie pour ce sujet insiste fortement sur la nécessité d’une prise en charge nutritionnelle précoce.
Les conseils nutritionnels ne doivent pas attendre une dégradation majeure. Une perte de poids de 5 % est liée à un risque élevé de dénutrition. Une intervention rapide aide à stabiliser le poids. Elle améliore aussi la tolérance aux traitements. Elle augmente le confort du patient.
Concrètement, le pharmacien peut poser des questions simples mais décisives : le patient se pèse-t-il régulièrement ? Quel est son poids habituel ? Son poids a-t-il changé récemment ? Mange-t-il moins que d’habitude ? A-t-il encore faim ? Ses vêtements sont-ils devenus plus amples ? Les auteurs citent aussi l’intérêt d’évaluer la prise alimentaire. C’est surtout utile quand les apports passent sous les deux tiers des besoins journaliers. Ce type de repérage ne relève pas d’une expertise hospitalière lourde ; il relève d’une vigilance clinique de proximité.
Cette vigilance prend encore plus de valeur quand on sait qu’un patient peut être dénutri même avec un IMC encore “normal”, voire en situation de surpoids apparent. La perte musculaire et la sarcopénie peuvent passer inaperçues si l’on ne s’intéresse pas à la dynamique pondérale et à l’évolution des prises et apports alimentaires.
Conseiller, ce n’est pas improviser un “régime anti-cancer”
L’un des pièges fréquents, en officine comme ailleurs, est de réduire le sujet “nutrition et cancer” à quelques idées reçues : supprimer le sucre, éviter tel aliment, suivre un régime restrictif, tester le jeûne, ou prendre des produits présentés comme protecteurs. Or les documents fournis rappellent au contraire plusieurs principes de prudence.
Le consensus relayé dans les publications sur la nutrition en oncologie indique qu’aucun argument ne soutient cette idée.
Aucun nutriment ne “nourrit la tumeur” au point de devoir être exclu du régime. Il n’existe pas non plus de base solide pour recommander un jeûne avant, pendant ou après une chimiothérapie chez un malade dénutri. Quant aux régimes stricts, surtout s’ils suppriment longtemps de grands groupes d’aliments, ils sont déconseillés. Ils augmentent le risque de carences et peuvent aggraver l’état nutritionnel.
Le rôle du pharmacien est donc aussi un rôle de régulation. Il s’agit de réintroduire des repères fiables. Pendant le traitement, l’objectif prioritaire est souvent de maintenir le poids. Il faut garder des apports alimentaires suffisants. Il faut éviter l’aggravation de la dénutrition. C’est plus important que de suivre une doctrine alimentaire rigide.
Une alimentation adaptée au patient, pas une théorie abstraite
Les textes disponibles décrivent une approche très pragmatique. Chez un patient dénutri ou à risque de complications liées à la dénutrition, les conseils portent d’abord sur l’amélioration de la qualité et de la quantité des apports alimentaires : alimentation variée, enrichie en calories et en protéines, fractionnée, adaptée aux goûts, aux aversions et aux modifications sensorielles. L’idée n’est pas de faire manger “plus” à tout prix, mais de faire manger “mieux” dans un contexte où les quantités spontanément absorbées diminuent.
Les recommandations citées insistent sur plusieurs leviers simples : enrichir les préparations avec lait entier, poudre de lait, crème, fromage, œufs, jambon haché, miel ou confiture ; proposer quatre à six prises dans la journée plutôt que trois gros repas ; prévoir des collations énergétiques ; mettre à disposition des aliments faciles à consommer ; privilégier une alimentation “hédonique”, c’est-à-dire appétissante, conviviale et adaptée au moment où le patient se sent le mieux.
Quand le goût change, le pharmacien peut vraiment faire la différence
Les troubles olfacto-gustatifs sont particulièrement intéressants à l’officine, car ils sont fréquents, mal exprimés et très délétères sur les apports alimentaires. L’article sur ces troubles rappelle qu’un malade atteint d’un cancer sur deux mange moins. Il présente aussi une altération du goût.
Ces troubles peuvent apparaître tôt au cours des cures. Ils éloignent les patients de leur cuisine, diminuent le plaisir de manger, favorisent l’inappétence et jouent un rôle quant à la perte de poids.
Le pharmacien dispose ici d’une vraie marge d’action. Les auteurs soulignent que l’officine est un lieu privilégié. On peut y aborder ces difficultés en confiance. Il est possible d’identifier les dégoûts alimentaires pour en adapter les habitudes alimentaires du patient.
On peut demander si certaines odeurs déclenchent des nausées. On peut aussi proposer des pistes adaptées. Parmi les conseils pratiques figurent l’usage d’assaisonnements naturels, le choix d’aliments plus froids ou à température ambiante, l’orientation vers des saveurs mieux tolérées, ou encore la modification des sources protéiques lorsque la viande rouge devient insupportable.
Ce type d’accompagnement est très représentatif de la valeur ajoutée officinale : transformer un symptôme mal verbalisé en solution praticable dès le retour à la maison.
Les compléments nutritionnels oraux : une délivrance qui doit devenir un accompagnement
Les compléments nutritionnels oraux sont un autre terrain majeur pour l’équipe officinale. Ils sont souvent vus comme de simples produits à remettre, alors qu’ils nécessitent en réalité un accompagnement précis. Les documents rappellent qu’ils viennent compléter une alimentation orale devenue insuffisante, qu’ils peuvent être proposés sous différentes formes et qu’ils s’intègrent de préférence en collation, souvent à distance des repas, voire dans certaines recettes.
Le pharmacien a ici plusieurs rôles : vérifier que le patient a compris l’objectif du produit ; expliquer quand le prendre ; s’assurer qu’il ne remplace pas systématiquement les repas ; encourager la régularité ; évaluer la tolérance ; repérer les abandons ; suivre l’évolution du poids ; et réorienter rapidement si la stratégie ne suffit plus. Les auteurs du congrès européen soulignent que, dans la majorité des cas, un suivi diététique éventuellement associé aux CNO suffit à stabiliser le poids. Encore faut-il que ce suivi existe réellement.
Une mission de coordination, pas seulement de conseil
Ce qui ressort très fortement des sources, c’est que la nutrition en cancérologie est nécessairement multiprofessionnelle. Oncologue, diététicienne, infirmière, pharmacien, médecin traitant, parfois prestataire ou structure de soins de support : tous ont un rôle complémentaire. La prise en charge nutritionnelle doit être précoce, systématique, adaptée à chaque patient et multiprofessionnelle.
Le pharmacien n’a donc pas à “faire à la place de”, mais à sécuriser le maillage. Il relaie l’information initiée par l’équipe soignante, reformule, vérifie la compréhension, accueille les craintes, explique les bénéfices d’une alimentation adaptée et oriente vers une consultation spécialisée lorsque les signaux d’alerte apparaissent. Les textes insistent aussi sur la nécessité de liens ville-hôpital plus fluides et sur l’intérêt d’outils numériques et éducatifs consultables à domicile pour accompagner les patients dans la durée.
Dans cette logique, le pharmacien devient un acteur du parcours de soins au sens plein : pas seulement parce qu’il conseille, mais parce qu’il s’inscrit dans une continuité de prise en charge.
Pourquoi ce sujet appelle une vraie formation des équipes
Ce thème est particulièrement formateur pour l’officine parce qu’il croise des compétences multiples : repérage clinique, communication avec des patients fragilisés, maîtrise du conseil nutritionnel de premier niveau, usage pertinent des compléments nutritionnels oraux, connaissance des limites de son rôle, orientation au bon moment, coordination avec les autres professionnels.
Il oblige aussi à sortir des réponses trop générales. Tous les patients n’ont pas les mêmes besoins : certains perdent du poids, d’autres prennent du poids ; certains souffrent surtout de nausées, d’autres de mucites ou de dysgueusies ; certains ont besoin d’être rassurés sur leur alimentation quotidienne, d’autres doivent être réorientés sans délai. C’est précisément ce qui justifie une montée en compétence structurée des équipes officinales.
Conclusion
La nutrition ne se résume pas à une brochure remise en début de traitement ni à une liste d’aliments autorisés ou interdits. En cancérologie, elle fait partie du soin, du quotidien et du pronostic.
Le pharmacien d’officine, par sa proximité, sa disponibilité et sa connaissance globale du patient, a toute sa place dans cette dynamique.
Peser l’importance d’une variation pondérale, repérer une baisse des ingesta (apports alimentaires), accompagner la prise des compléments nutritionnels oraux, aider à contourner les troubles du goût, remettre à distance les idées fausses, soutenir l’adhésion aux mesures proposées et orienter vers les bons interlocuteurs : voilà autant de gestes professionnels qui font du pharmacien un acteur concret de la prise en charge nutritionnelle.
Dans un contexte où les patients vivent de plus en plus longtemps avec leur maladie et leurs traitements, cette compétence devient stratégique. Et plus elle sera travaillée collectivement au sein des équipes officinales.
Plus l’officine pourra affirmer sa place dans les soins de support de demain.
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